Miguel Poveda

Final en beauté et générosité

Les années qui passent ne semblent pas avoir d'emprise sur Miguel Poveda. Il a conservé le visage poupin de ses 17 ans, âge auquel il avait remporté la Lampera Minera au Festival de La Union. Eh oui, deux lauréats du prestigieux prix en une semaine, le festival de Nîmes a particulièrement gâté les aficionados au cante cette année. Il y en a aussi un troisième dont nous parlerons un peu plus loin.

Miguel Poveda

Miguel Poveda et le Festival Flamenco de Nîmes, c'est une histoire qui ne date pas d'hier. Le cantaor de Badalone y a déjà chanté plusieurs fois. La dernière fois c'était avec son spectacle "Sin fronteras" pour les 20 ans du festival, il y a 6 ans déjà. Avec Luis El Zambo, Diego Carrasco, Moraito, Chicuelo et Joaquin Grilo, le cantaor avait enflammé la scène du Théâtre de Nîmes qui ne s'appelait pas encore Bernadette Lafont. Depuis, Miguel s'est fait rare en France. Un de ses derniers passages remonte aux Suds à Arles en 2013, où, bien que dévorés par les moustiques voraces de la camargue, nous avions pu apprécier la présence scénique exceptionnelle du cantaor qui s'était approprié avec facilité le théâtre antique de la cité romaine. A l'époque, Miguel avait déjà changé de guitariste. C'était alors Jesus Guerrero qui l'accompagnait.

Pourtant, sur le chemin du théâtre ce soir-là, je me faisais la réflexion que ce n'était pas le nom de Jesus Guerrero que j'avais vu dans le programme, ni celui de Chicuelo, mais impossible de me souvenir de quel guitariste il s'agissait. Préoccupée par la présence du micro qui était un handicap pour les photos, je ne pensai pas à regarder le nom du guitariste sur le carton de présentation en arrivant au théâtre. Mais lorsqu'il arriva sur scène, je compris qui il était. Ce guitariste, qui portait alors les cheveux plus longs, je l'avais vu en 2008 au Festival de Jerez au Palacio de Villavicencio, il s'agissait du malagueño Daniel Casares, bordon minero à l'âge de seize ans, qui a pratiquement volé la vedette à Miguel Poveda en laissant le public bouche bée devant son incroyable virtuosité lors de la splendide, délicate et émouvante introduction de malagueña, mettant en valeur son impeccable tremolo.

La voix de Miguel sur la malagueña est comme une caresse qui enveloppe et berce le public, même sur les cantes abandolaos - rondeña et verdiales - qu'il interprète en douceur. "Cai", annonce ensuite le cantaor avant de se lancer dans des alegrias interprétées por derecho, ajoutant sa touche personnelle aux paroles originales de la 3ème letra de buleria de Cadiz en affirmant "Ay que de Nîmes yo vengo tambien" devant les Olé du public qui l'ovationne.

C'est le moment que choisit Miguel pour s'adresser pour la première fois au public du Théâtre Bernadette Lafont. "Bonsoir. Je veux remercier le Festival de Nîmes d'avoir compté sur moi pour être avec vous ce soir encore une fois. Cela faisait plusieurs années que je n'étais pas venu, et je ne parle toujours pas français, alors je vais faire un stage pour la prochaine fois. C'est très important pour moi d'être là ce soir pour la clôture d'un événement aussi important que ce 26ème festival. Et je voudrais dire avec mes compagnons, au nom de mon pays, mais surtout au nom de mon univers qui est celui du flamenco, je veux montrer ma solidarité avec toutes les victimes du terrorisme. Aujourd'hui le flamenco est avec vous, avec la France. Par humanité bien sûr, par amour de la vie, par amour des gens, par amour de la paix... et évidemment car les gens du flamenco doivent énormément à la France. Vous avez créé un label discographique qui a enregistré tous les grands artistes de l'époque : Fernanda, Bernarda, Paquera, Chocolate... Il y a des disques merveilleux qui ont été enregistrés dans ce pays. [...] Merci pour l'amour que vous portez au flamenco.".

Miguel se lance ensuite dans des cantes qui font référence à la terre de son père, Murcia. Ces chants tristes et profonds créés par les mineurs sont de circonstance. Miguel, qui a été lampara minera, les domine à la perfection. A l'époque du concours, il avait passé beaucoup de temps auprès de Pencho Cros, le créateur de la "Minera de la Union" pour les apprendre. Miguel a d'ailleurs dédié une minera à Pencho Cros dans son album "Artesano". La voix de Miguel d'une douceur infinie les transforme en berceuse réconfortante après le discours émouvant qu'il vient de donner, faisant montre d'une incroyable capacité de transmission.

Daniel Casares prend la relève avec des bulerias dont l'introduction subtile dénote avec le déchaînement de rasgueados qui suivent. Un moment intense du concert que Daniel partage avec les palmeros et Paquito Gonzalez, ravis de ce déferlement de rythme, tout comme le public qui l'ovationne.

Daniel ne quittera pas son siège de tout le concert. Il enchaîne directement avec Miguel por siguiriya et cabal. L'atmosphère est lourde sur le plateau, alors Miguel décide de changer de registre et se lance por tangos de la Niña de Los Peines, extremeños, del Titi...Miguel le showman est à son aise et se balade d'un bout à l'autre de la scène, jouant avec le public et les photographes ainsi que les artistes sur le plateau...

Si quieres saber
los pasos que doy
Pasitos que doy
Vente tras de mi
A Triana voy

Miguel offre un hommage appuyé à Triana, tant dans le discours que dans le choix du répertoire et des letras, évoquant aussi l'émouvant documentaire "Triana Pura" de Ricardo Pachon, qui avait été projeté lors d'une précédente édition du festival. Il choisit d'interpréter des thèmes du duo mythique "Lole y Manuel", rendant indirectement hommage à Manuel Molina disparu en 2015, mais aussi à l'époque dorée du flamenco de Triana, lorsque les familles gitanes n'avaient pas encore été expulsées des patios de vecinos du barrio de Triana d'où viennent de nombreux artistes emblématiques du flamenco.

De fervents fandangos, et puis Miguel se met quelques instants dans la peau de Piaf avant d'entamer une longue "charla" avec le public, évoquant des sujets allant de l'indépendance de la Catalogne au localisme des villes de la province de Cadiz, racontant aussi des anecdotes vécues au Japon avec son ami Londro. On n'avait encore jamais vu Miguel s'ouvrir autant que ce soir là, ausssi bien au public qu'aux artistes qui l'accompagnaient et qu'il a longuement présentés à l'issue de représentation, notamment son ami Londro dont il avait produit le disque "Luna de Enero". Il évqquera avec poésie Moraito dans les letras de bulerias qui concluent la soirée.

Au final un récital de deux heures qui conclut en beauté le 26ème Festival Flamenco de Nîmes qui prépare déjà sa 27ème édition, et dont on se souviendra non seulement pour le cante mais aussi pour la façon dont Miguel s'est ouvert au public, communiquant longuement avec lui de façon à la fois sensible et humoristique. Gracias Miguel y Gracias Nîmes.


Flamenco Culture, le 23/01/2016

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EQUIPE ARTISTIQUE:: Cante - Miguel Poveda
:: Guitare flamenca - Daniel Casares
:: Percussions - Paquito Gonzalez
:: Palmas - Diego Montoya, Carlos Grilo, El Londro

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