Eduardo Guerrero

Le guerrier à la longue figure

Edu Guerrero

© Festival de Jerez/Javier Fergo

Mercredi jour des garçons donc, le spectacle du soir était décentralisé à la salle Compañia et accueillait « El callejón de los pecados » d'Eduardo Guerrero. C'est le deuxième travail en solitaire de celui qui fut premier danseur dans la compagnie de Eva la Yerbabuena et qui dernièrement partageait la scène avec Rocío Molina dans « Bosque Ardora ». Un sacré parcours pour un sacré bonhomme. Peut-être arrière petit fils de Don Quichote et sûrement fils posthume de Valentin le Désossé, il sait tirer parti de sa silhouette filiforme et de son extraordinaire laxité articulaire pour nous entraîner dans cette ruelle obscure où rode ses angoisses, ses désirs et ses vérités.

Ça commence par un bruit d'eau et de souffle haletant, puis surgit la vision de cet homme torse nu aux muscles serrés et aux côtes saillantes, mi-samouraï mi-crucifié torturant ses bras dans des positions hallucinantes, au taconeo rageur et désespéré. Puis il bascule en arrière dans les coulisses sur un premier accord de piano.

On se demande alors dans quel Enfer ses péchés nous ont conduit mais bien heureusement il revient élégamment vêtu, cheveux lâchés pour des Tarantos « como Dios manda ». L'originalité de Guerrero réside en ce contraste permanent entre la modernité et la tradition qu'il arrive à conjuguer parfaitement. Sa présence sur scène est magnétique, les papillons de nos yeux se brûlent sans cesse à la lumière de ses braceos fantastiques, démesurés, rectilignes et ondulants. Cuerpo de junco tiene Eduardo ! Son visage taillé à la serpe et ses poses toreras font frémir les demoiselles. Mais sa danse est riche de toutes les nuances du toque qu'il épouse parfaitement, du llanto de Pepe de Pura qu'il accompagne avec une sensibilité proche du désespoir, de tous ces cierres, llamadas et remates qu'il décline à l'infini sans jamais se répéter.

Techniquement c'est un phénomène, sa diagonale de déboulés avec un remate entre chaque tour est remarquable, digne des plus grands. Mais c'est avant tout un danseur et le dosage est toujours équilibré entre les passages de pieds et la partie chorégraphique. Il va même jusqu'à théâtraliser ses escubillas et subidas de telles sortes qu'il ne lâche jamais le domaine expressif. La guitare de Jesús Guerrero est un écrin aussi beau que le bijou qu'il enserre. Pepe de Pura donne corps aux émotions du danseur et offre en interlude une nana aux accents de vidalita limpide et sereine.

Les Tangos en pantalon rouge et chemise à pois sont délectables, bien posés et avec beaucoup de chien. C'est comme s'il avait choisi des pas classiques de tango et décidé de les décortiquer, les amplifier, les sublimer .Chaque desplante est une surprise, fier ou langoureux, comique jouant avec ses bretelles, le sel de Cadiz n'est pas loin.

Un joli travail de lumière accompagne le propos en particulier dans les tonás où l'ombre projetée du danseur donne une vision plus souple de la gestuelle hiératique. S'en suivent des Martinetes sur bande sonore évoquant les maîtres d'antan qu'il « serait péché de ne pas avoir écouté ». Dans la Seguiriya il donne libre cours à sa frénésie « amitralladora » mais toujours avec élégance.

L'artiste invité apparaît enfin, très chic dans son costume de danseur de salon. Manuel Lombo délivre la copla « tientos del cariño » avec brio tandis que Eduardo donne libre cours à son chagrin amoureux. Moment intense et charnel plein de pudeur et de distinction.

Quand vient la Soleá por Bulería la charge émotionnelle retombe à peine mais le danseur est plus serein dans sa longue veste rouge brodée de noir il se plante bien droit face au public et s'il contemple ses mains c'est avec la satisfaction du devoir accompli. Mais il ne cesse de surprendre encore et toujours et le public lui fait une ovation appuyée qu'il reçoit avec beaucoup d'émotion.

C'est sans doute un danseur avec qui il faudra compter dans l'avenir, un artiste encore jeune mais qui va pouvoir explorer le champs de sa créativité avec toute l'inventivité et l'enthousiasme dont il sait faire preuve. A suivre donc. A l'infierno que tu vayas a l'infierno voy contigo, Eduardo !


Dolores Triviño, le 04/03/2015

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EQUIPE ARTISTIQUE:: Baile - Eduardo Guerrero
:: Artiste invité - Manuel Lombo
:: Artiste invité - Jonathan Reyes, Pepe de Pura
:: Guitare - Jesus Guerrero
:: Piano - Sergio Monroy
:: Percussions - Daniel Suarez

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