El Baúl de los flamencos

La malle aux trésors de Concha Jareño

© Festival de Jerez/Javier Fergo

On la savait bonne couturière, amoureuse des étoffes, créatrice de ses costumes, alors c'est tout naturellement que Concha Jareño s'est plongée dans l'univers des « complementos ». Il est tellement plus joli ce mot, alors que « accessoires » implique une notion de superflu, « complementos » apporte une notion d'enrichissement, les beautés de la langue de Cervantés.

Mardi soir au Villamarta ce n'est pas un simple catalogue qui a été présenté, qui va des castagnettes à l'éventail en passant par sa majesté le châle, sans oublier les attributs masculins : bâton, cape et chapeau. C'est un véritable travail qui envisage l'aspect socio-culturel de tous ces éléments qui n'ont pas été créés pour le flamenco mais l'ont accompagné dès ses prémisses en l'ancrant dans la réalité quotidienne du monde rural ou urbain des époques qu'il a traversées.

Dès la première image le contexte est posé : nous sommes fin XIXème siècle, l'industrialisation massive du secteur textile permet l'arrivée de tissus plus légers donnant plus d'aisance aux danseurs. Le bruit des machines à coudre donne le compas à Concha et Adrian Santana, danseur invité, pour un dialogue de castagnettes et des poses de poupées automates sous l’œil attentif et correcteur de Ana Salazar en professeur d'escuela bolera. La guitare s'immisce progressivement et glisse vers la Bulería, le flamenco naît sous nos yeux. Le costume de Concha se transforme, d'abord la ceinture qui se déroule en un long ruban élastique entravant les danseurs pour un zapateado graphique, puis la jupe courte descend jusqu'aux pieds et la voilà vestida de flamenca. Les tableaux et les palos vont s'enchaîner en s'imbriquant bien souvent, ne laissant pas le spectateur souffler. Ce sont d'abord des Tangos de Cadiz très ralentis avec letra de tientos, les palillos sont toujours là et elle va les remplacer par un sombrero pour un deuxième « pase » de Tangos inspirés de Pastora Imperio. Le cuadro est au complet. En fond de scène grelots et sonnailles nous transportent dans le monde paysan pour une calesera puis une trilla dansée par Adrian. Cette transition est peut-être la partie un peu faible du spectacle qui va redémarrer très fort par des Guajiras transformant le chapeau de paille en panama muy cubano.

Concha réapparaît pour une séance de séduction où sombrero et abanico flirtent sans vergogne. La Guajira qu'elle livre ensuite est une pure merveille ! C'est sans aucun doute son palo de prédilection mais à chaque création elle déborde d'inventivité et de virtuosité avec l'éventail. Enfin un traitement réaliste de cet objet qui sert à s'éventer, mesdames ! Sans oublier le « coqueteo »bien sûr. Dehors les positions incongrues et pseudo-modernistes qu'on nous sert histoire de « renouveler » l'accessoire ! Un éventail ça virevolte et c'est tout un art me disait ma grand-mère. Je vote pour la réhabilitation de l'abanico, Concha Jareño au pouvoir ! Hasta la victoria siempre y viva Cuba ! Cette Guajira nous révèle aussi une Concha très en beauté, à l'aise dans son corps, chaloupant à souhait, la maternité lui va à ravir. Elle confiait ce matin même que cette nouvelle étape de sa vie lui a permis de redéfinir les priorités et de ce fait d'être plus « relajada » sur scène.

Le tableau suivant est composé d'une suite de Martinete, Jotilla Taranto et Verdiales où défilent tambourin, canne, crotales et castagnettes dans un traitement global et raffiné, la part folklorique est finement évoquée tout en gardant la saveur du cuadro flamenco. Mais ce que l'on retiendra de ce passage, c'est le magnifique chant de David el Galli por Taranto qui a fait fortement réagir le public.

Ana Salazar fait son numéro de pregonera et embobine un Adrian Santana qui se retrouve attifé comme « un maniquí francés » avant de nous livrer des Cantiñas personnelles fleurant bon la Bahia en introduction aux Caracoles, autre moment fort du spectacle.

Caracoles donc sans éventail mais avec una bata de cola superbe, plus courte devant, très longue à l'arrière recouverte d'un tissu à gros lunares, façon queue de paon. Concha donne alors une leçon de bata à couper le souffle. La bata vole et s'enroule, retombe, toujours à compas et à sa place, Concha roule des hanches, se ramasse et jaillit dans des braceos élégantissimes. Le silencio très intériorisé permet d'écouter la guitare de Juan Antonio Suarez « Cano » avec délice, la lumière baisse peu à peu et Concha disparaît tournant lentement comme les danseuses de boîte à musique, murmures dans la salle.

Mais le meilleur était encore à venir . Comment s'imaginer quand le tableau suivant s'anime jusqu'où cette parodie de corrida va nous emmener. Ana Salazar est le torero cousin germain de Charlot, Adrian fait d'abord une apparition en bonhomme Sandeman, caché sous sa cape noire et son sombrero cordobés. Il manie la cape comme le mantón pendant que le décor s'installe puis quand la Caña débute il prend un nouveau rôle et devient un taureau très convainquant dansant le paso doble et réclamant une minute de silence avant sa mise à mort, le matador obtient les deux castagnettes, non pas celles là, les oreilles ! Après la vuelta al redondel Concha danse une Caña pour orchestre avec palillos dans le plus pur style de classique espagnol, derrière se prépare la table autour de laquelle les musiciens s'installent et progressivement l'ambiance s'épaissit. El Galli entame une Soleá mêlée de petenera . Concha et Adrian apparaissent au jardin, enlacés, amoureux. S'en suit un pas de deux romantique aux portés sensuels, elle porte un magnifique châle dans les tons d'orangés. Enfin el mantón ! La Petenera cette fois très classique dans sa letra se déploie dans la voix de Manuel Gago limpide et sûre. Le duende ce soir s'est habillé en orange. Le châle tourbillonne et vit par lui même dans les doigts délicats et prévenants de la danseuse. Il épouse son corps et se fait voile, feu follet, boulet de canon ! Ce qui se produit alors doit être assez rare : le public applaudit au milieu de la danse en dehors des moments clés, il applaudit spontanément juste parce que l'image qui est donnée là avec pudeur est magnifique. L'émotion monte dans le « respetable » et quand la letra « quisiera yo renegar de este mundo por completo » s'élève, un frisson parcours la salle, les paroles prennent tout leur sens dans la gestuelle de Concha, la lumière baisse lentement et le public essaie de retenir dans sa rétine les dernières poses d'arrêt sur images au summum de l'esthétique.

Concha Jareño a donné là une contribution intelligente au flamenco actuel, un travail de compagnie où chacun à un rôle important dans la construction du spectacle, autant les musiciens que les artistes invités mais aussi les chorégraphes qui l'ont entourée comme Rafael Estévez et Valeriano Paño. Les « complementos » sont l'argument de base mais c'est surtout « el baile de mujer » qui est à l'honneur. Hier soir le Villamarta a ovationné un spectacle où on ne tape pas du pied en permanence. Le fait est assez rare pour qu'il soit relevé.

Que la malle des flamencos ne se vide jamais de ces trésors que Concha Jareño vient d'y engranger !


Dolores Triviño, le 03/03/2015

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EQUIPE ARTISTIQUE:: Baile - Concha Jareño
:: Guitare, collaboration spéciale - Juan Antonio Suárez “Cano”
:: Danseur invité - Adrián Santana
:: Artiste invitée - Ana Salazar
:: Cante - Manuel Gago, David Sánchez “El Galli”
:: Percussions - Bandolero
:: Palmas - Torombo

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