Tamara Tañé - Eva Rubichi

Le chant féminin de Jerez à l'honneur

© Festival de Jerez/Javier Fergo

Ce lundi après midi le festival offrait à deux représentantes de la jeune génération du cante jerezano l'occasion de se frotter à un public exigeant et à la fois généreux dans le magnifique cadre des salons du Palacio de Villavicencio. Un récital acoustique dans un écrin fastueux pour deux « joyas » qui n'ont finalement plus grand chose à prouver.

C'est Tamara qui commence, trente ans bien posés dont quinze sur les planches, ça vous forme un caractère et celui de Tamara est bien trempé, forgé qu'il a été dans la fragua del Tio Juane. Un arbre généalogique vertigineux couvrant toutes les familles cantaoras de San Miguel lui donnent l'assise nécessaire pour développer son chant puissant, brut et spontané. Sa voix généreuse vibre dans tous les registres, on sent qu'elle en a encore sous le pied la Tamara ! Et avec ça une douceur et un retenue parfois étonnantes qui lui permettent de montrer toutes les facettes de sa sensibilité.

On l'attendait dans le festero et bien sûr elle commence « por Cai » son « temple » est délicieux, ses pellizcos font se tortiller sur leurs chaises les apprentis danseuses nombreuses dans la salle. Son final de la Mirri chica la place parmi les grands. Puis la voilà por Taranta et Minera « no quiero mandar en nadie ni que me manden a mi » voilà qui est dit. L'ampleur de sa tessiture vocale commence à s'entrevoir mais c'est avec la Seguiriya qu'elle donne toute sa (dé)mesure. A noter les très belles campanas de Miguel Salado à la guitare. Le macho de sortie est particulièrement mélodieux et intense.

Viennent alors les Bulerías qu'elle commence par la plus pure tradition de Jerez puis après una letra muy valiente, Tamara dévie vers la canción por bulería. Il faut dire qu'elle la maîtrise bien et même ceux qui se passent de cette fantaisie tendant à devenir pérenne, ont pu apprécier l'hommage qu'elle a rendu à Lola Flores. La señora s'est levée et elle agrémente son chant de « remates » bien sentis. Le public adore !

Quand Eva Rubichi entre dans la salle elle est déjà ovationnée. Cette cantaora de tempérament a développé son art en famille depuis son plus jeune âge. Elle vit et respire par le chant. De noir vêtue elle commence par dédier son récital à Manuel Moneo Barullito jeune guitariste qui vient de décéder, et rappellera à maintes reprises par un simple regard au ciel que sa peine est profonde. C'est donc un moment de grande émotion et les letras du Martinete donnent froid dans le dos. Eva est toute en sensibilité écorchée qu'elle traduit par un chant impétueux, désespéré.

Dans la Soleá por Bulería elle est sans cesse en mouvement bondissant presque de sa chaise levant les bras en croix, toute à son interprétation. Elle donne le maximum de sa puissance avec une énergie qu'on ne soupçonnait pas dans cette jeune femme souriante.

La Granaina apporte un peu de douceur mais les Fandangos sont traités dans le même registre d'intensité qui font fuser les olé dans la salle. Lorsque la fin approche et qu'elle annonce les Bulerías elle se tourne vers ses palmeros pour les encourager « toma que toma mis niños ». Peu d'artistes montrent ainsi leur reconnaissance à ces piliers indispensables de leur prestation.

Et voilà pourquoi nous sommes à Jerez ! Voilà ce que viennent chercher tous ces festivaliers. La couleur des façades de la Cruz Vieja, l'arôme des bodegas, le goût du pescaito frito, tout est là, dans ces letras de bulerías qui s'enchaînent plus traditionnelles les unes que les autres, portées par la voix de Eva, riche, puissante, gorgée d'amour pour son art, la guitare de Domingo parfaite, reproduisant encore et renouvelant sans cesse l'alchimie du « soniquete ». Du feu sur la scène ! Eva est debout et danse son chant. Le public est sous tension. Il faudra un fin de fiesta supplémentaire pour le calmer. Du grand Jerez, de grandes dames.


Dolores Triviño, le 02/03/2015

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EQUIPE ARTISTIQUE:: Cante - Tamara Tañe, Eva Rubichi
:: Guitare - Miguel Salado, Domingo Rubichi
:: Palmas - Manuel Salado, Carlos Grilo - Diego Rubichi, José Peña

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