Moises Navarro bailaor !

photo ©Cécile Miquel

Nous sommes en l'an 2014, toute la Gaule est occupée par la téléréalité. Mais un petit village des Pyrénées Orientales résiste encore et toujours à l'uniformisation culturelle: Rivesaltes de la Frontera ! La-bas, Cécile Miquel et Lorenzo Ruiz fondateurs de La Reja Flamenca, qui est devenue depuis peu « Amor Flamenco », concoctent encore et toujours des soirées d'exception pour les aficionados d'ici et d'ailleurs. Au soleil de l'été un festival d'une semaine qui rend hommage chaque année à une ville différente de l'Andalousie flamenca, l'hiver quand souffle la Tramontane des soirées tablaos aux petits oignons.

Or donc ce samedi 13 décembre au menu : Moises Navarro al baile, Miriam Vallejo al cante y Manuel de la Luz al toque. Dans la plus pure tradition du flamenco ces trois là n'ont jamais travaillé ensemble, juste une petite mise au point verbale dans l'après midi dans le hall de l'Hôtel des Vignes siège de l'événement. Le soir « el dominio » de chacun dans son art a permis une rencontre exceptionnelle qui va rester longtemps dans les mémoires de ceux qui ont eu la chance d'y assister.

Manuel de la Luz tocaor de Huelva a travaillé avec les plus grands, de La Yerbabuena à Grilo en passant par Pastora Galvan, l'accompagnement est presque une religion pour lui et le délié de ses doigts n'a d'égal que la subtilité de ses harmonies.

Miriam Vallejo est une cantaora accomplie malgré son jeune âge, rompue au métier par sa longue pratique dans le prestigieux tablao « El Cordobès » de Barcelone. Son timbre profond émaillé de « desgarros » authentiques se met totalement au service de la danse, mais attention! en fin de fiesta cette cantaora pa'tras se transforme en lionne pa'lante capable de retourner la salle par un show hallucinant et espiègle.

Ça tombe bien elle a avec elle un Moises Navarro complètement déjanté. Lorenzo Ruiz dit de lui que c'est « un toro de Miura vestido con bata de cola ». Pour ceux qui ne le connaissent pas il fut premier danseur de Eva la Yerbabuena aux côtés de Eduardo Guerrero pour un combat de coqs d'anthologie. Taillé comme un athlète au visage poupin et jovial à la ville, inspiré et torturé à la scène, il y a en lui du Nijinski, du Vicente Escudero et de la Macarona. Qui le voit danser por alegria s'imagine la bata de cola virevoltante autour de lui, mieux que les vraies ! Le voilà « roneando » comme avec un « canasto » au bras : elle est fraîche ma sardine ! Il est malagueño, alors du salero, il en a à revendre. Et s'il se pavane en tenue torera c'est pour mieux jouer de la chaqueta comme d'un manton. Toma que toma.

Son Taranto, par contre, on le prend en pleine face comme un coup de grisou. C'est par lui qu'il commence, sombre et écorché. Dès le premier taconeo la force de la vibration se transmet jusqu'aux derniers rangs de la salle, comme un grondement sismique il surprend les spectateurs pour ne plus les lâcher, modulant l'intensité de l'onde vibratoire jusqu'à la transe. Son regard met en joue par fulgurances, ses doigts accusent, ses mains implorent, le bassin projeté en avant comme par une souffrance qu'on ne peut s'arracher. Et toujours ses subidas paroxistiques ! Le public en sort pantelant, cherchant encore à comprendre comment ce jeune homme de vingt-sept ans peut produire une telle onde de choc.

Souvenez-vous-en : il s'appelle Moises Navarro et c'est sans conteste un des irréductibles ibères dont il faudra tenir compte à l'avenir.


Dolores Triviño, le 14/12/2014


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