Joaquin Grilo

Liberté, complicité, fraternité

Depuis quelques années déjà, la peña Flamenco en France a mis en place des partenariats avec des salles parisiennes afin de proposer des spectacles Hors les murs, la capacité du local de la rue des Vignoles ne permettant pas d'accueillir un grand nombre d'aficionados. Après Curro Piñana, Patricia Guerrero et Andrés Peña l'an dernier, c'était au tour d'une autre grande figure du baile jerezano, Joaquin Grilo, de se retrouver sur la scène de la salle Ravel de Levallois, cinq ans après sa venue au Cirque d'Hiver.

Joaquin Grilo à Levallois

La première représentation du 18 novembre se déroulait dans un contexte très particulier, puisque le même soir avait lieu à Jerez de la Frontera un immense hommage au guitariste Moraito Chico, disparu en août dernier. Un hommage auquel Joaquin Grilo aurait bien évidemment souhaité être présent, lui qui avait participé à la Fiesta de la Buleria en septembre "Pour Morao".

Si Moraito avait le soniquete au coeur de la main droite, celui de Joaquin lui, se situe sous ses chaussures cloutées, où avait été judicieusement placé un micro permettant de restituer au plus juste le son, par l'ingénieur qui l'accompagnait. Ce qui confirme l'importance que le bailaor accorde à la musique, car son baile n'est pas seulement caractérisé par son extravagance, mais surtout par les percussions.

Joaquin Grilo se fait désirer. Il faudra attendre dix longues minutes avant de le voir faire sa première apparition, le temps pour Carmen Grilo puis José Valencia d'interpréter des cantes a palo seco, et pour Juan Requena de se lancer en solo. Il est souvent amusant de se pencher sur la signification des letras des cantes, et celle por fandango qu'interprète José Valencia - popularisée par El Cojo de Malaga - est éloquente : "Rubia, la mujer primera, hizo Dios por un ensayo, y como no le gustó, la tuvo que hacer morena. !Morena la quiero yo¡".

Pitos et frappes de pieds rythment le premier baile de Joaquin Grilo, qui s'exécute sans musique. S'ajoute une flûte imaginaire - la bande-son est toujours perturbante - puis enfin, la guitare de Juan Requena et le cante de José Valencia enveloppent Joaquin, peut-être même un peu trop, dans l'exécution des Tientos-Tangos qui suivent. José Valencia semble un peu bridé au cante, avec un style plus hâché - par exemple sur les tangos de la Repompa où les tercios sont d'habitude plus liés - coupant son cante pour l'adapter au baile saccadé de Joaquin au service duquel il était ce soir-là.

Les bulerias exacerbent le côté fantaisiste de Joaquin qui affiche une très belle complicité avec sa soeur Carmen qui s'investit complètement dans le cante, plus que dans la solea Apola où sa voix semblait un peu étouffée par le zapateado de son aîné.

La farruca est le moment le plus intense de la soirée ; même si son interprétation s'éloigne des canons traditionnels, elle est magnifiée par la guitare de Juan Requena, en parfaite osmose avec le baile de Joaquin qui surfe sur les rythmes.

La table posée sur le côté gauche de la scène annonce un joli moment d'improvisation : Joaquin s'amuse et va même jusqu'à se servir de son crâne comme nouvelle percussion. Le moment aussi d'évoquer Moraito pour les cantaores, "Porque los sones de tu guitarra por buleria quedan, Morao, en el alma".

Il y aura pour conclure des cantiñas de Pinini, puis un duo au baile entre Joaquin Grilo et José Valencia dont les gracieuses vueltas déclenchent l'enthousiasme du public, et enfin une humoristique sortie des artistes au ralenti, comme à la Fiesta de la Buleria.

Le bilan de la venue à Paris de Joaquin Grilo est partagé. Car le baile de Joaquin, ou l'on aime, ou l'on n'aime pas. Pas assez classique pour certains, original pour d'autres... il a fait des heureux et d'autres moins convaincus. Toujours est-il que l'artiste a été choisi par les plus grands, et l'organisation du XVI° Festival de Jerez lui a confié la responsabilité de la soirée de cloture au prestigieux Teatro Villamarta où le bailaor inaugurera le samedi 10 mars 2012 son nouveau spectacle "Mar de Flamenco".

Personnellement j'ai eu bien du mal à quitter mon fauteuil ce vendredi soir à l'issue du spectacle, je serais bien restée une heure de plus à profiter de cette ambiance jerezana qui commençait tout juste à prendre. Heureusement il y avait une deuxième séance le soir suivant, et parmi les nombreux aficionados présents le vendredi soir, plusieurs sont revenus le lendemain.


Flamenco Culture, le 18/11/2011


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