Portrait 

Antonio Abardonado "El Titi" 

Antonio el Titi, avec son groupe, développe avec talent une fusion organique entre le duende fiévreux du flamenco, la musique latine et les improvisations syncopées du jazz. Il réussit, comme nul autre, à faire émerger cet alliage fougueux, cette formule délicate : une fusion inédite de styles. El Titi et ses musiciens ont en effet une "manière différente de comprendre et de faire du flamenco.
Sami Sadak


Antonio Abardonado connu sous le nom d'El Titi est né à Marseille en 1977 dans une famille gitane originaire de Malaga. En mars 2009, il sort Disfruto Flamenco, son premier et bien nommé disque chez le label polonais CM Records. Il sera distribué en Pologne, en Allemagne et en Espagne...mais pas en France ! Quelque part, en lui consacrant ces pages, Flamenco Magazine a souhaité réparer cette injustice et signaler le travail d'un jeune guitariste doué, ouvert à d'autres horizons musicaux. Son concert en janvier dernier à La Meson à Marseille a montré deux facettes de son talent : un flamenco moderne, jeune et très énergique, métissé de jazz et de salsa, avec la présence du cubain Ruben Paz et de ses compañeros marseillais, et un flamenco traditionnel où il a admirablement accompagné la jeune danseuse gitane Florencia Deleria, dans un répertoire traditionnel qu'il affectionne et connait bien et où il a montré toute sa maturité. C'est là que se situe sa musique : puisant dans ses racines flamencas, la musique d'El Titi dialogue avec aisance avec d'autres cultures et horizons musicaux.

En écoutant son disque, dont il a signé les compostions et les arrangements et en le voyant en concert, nul doute qu'il fait partie des talents de la scène flamenca française. Il nous a accordé un entretien au cours duquel il revient sur sa formation autodidacte, ses rencontres et son ouverture aux autres musiques. Il s'est entouré d'amis flamencos non reconnus dans le milieu professionnel mais qui l'ont accompagné dans sa trajectoire et qu'il considère comme des artistes à part entière. Antonio El Titi compte, car en plus d'un soniquete jouissif, c'est un jeune homme d'une grande simplicité et gentillesse, lucide sur son métier.

UN APPRENTISSAGE EN SOLITAIRE

À la base, Antonio El Titi jouait de la batterie...Parce que cela causait moins de problèmes avec le voisinage, son père lui a acheté une guitare, pensant qu'il aurait plus d'avenir avec cet instrument...Il a été bien inspiré ! Cette anecdote innocente et incongrue est assez surprenante venant d'un guitariste considéré par ses compadres flamencos comme un « monstro » selon l'expression typiquement flamenca. À écouter sa musique, on pourrait croire qu'il est né avec une guitare dans les mains...Le rythme de sa musique a peut-être à voir avec ses débuts de percusionniste ?

Il grandit dans une famille qui compte de nombreux musiciens professionnels : son père, batteur dans des groupes de latin-jazz et de salsa, et qui l'a sensibilisé au jazz, son oncle El Chato...Il est le seul qui revient et emprunte à ses racines flamencas. Il apprend en écoutant des disques et en visionnant des videos : du jazz à Paco de Lucia, dont on ressent l'énorme influence, comme chez nombre de guitaristes actuels, Tomatito, Vicente Amigo, José Miguel Carmona de Ketama ou Diego del Morao...Il décortique seul les falsetas de Paco, et dit ne pas avoir souhaité apprendre avec les maestros de la région que sont Juan Carmona, Antonio Negro ou encore Frasco Santiago. Il a préféré développer seul son apprentissage, sans parasitage de la part des aînés. Il apprend également beaucoup dans les tablaos de la région marseillaise. Il a accompagné les principales figures du baile du sud de la France : Isabel Gasquez, La Rubia, Manuel Gutierrez, Melinda Sala, Virginia Pozo, Natalia del Palacio, les soeurs Deleria, et tant d'autres. Une expérience qui a été très formatrice pour lui. Aujourd'hui, il n'accompagne que très occasionnellement la danse, comme en janvier dernier à La Meson où il a « présenté » la talentueuse et prometteuse Florencia Deleria, avec une affection particulière, jouant avec discrétion et intensité. Il se professionnalise assez rapidement et est vite reconnu par ses pairs comme un guitariste de talent. Son nom revient souvent dans les conversations des amateurs éclairés. S'ensuivent des collaborations diverses sur la scène internationale. Jetant ses jalons de guitariste, il rencontre des musiciens venus d'autres horizons avec lesquels il entame des collaborations qui le feront jouer notamment à l'étranger. La rencontre avec Ruben Paz, pianiste, saxophoniste et flûtiste originaire de La Havane et résidant à Marseille, finit de parfaire ce goût pour la fusion et la musique latine. Le flamenco d'El Titi se mélange avec aisance avec les sonorités cubaines et le jazz. Il précise qu'il n'oublie jamais ses racines, essentielles pour lui. Son toque très sensible est remarquable en terme de respiration. Le « soniquete », c'est son affaire, et c'est avant tout pour cela qu'il s'est distingué dans la guitare flamenca dans le paysage français.

LE DISQUE DISFRUTO FLAMENCO

Pour son disque Disfruto Flamenco, il compte sur la prestigieuse collaboration de Montse Cortes sur la buleria « Aroma del sueño ». Il y a également Lilian Benccini à la contrebasse, Juan Vicente Abardonado au piano, Tony Fernandez aux percussions. Au chant et aux choeurs, défilent les voix des quartiers de Marseille et pas des moindres : La Yeya, José el Muleto, Jesus de la Manuela, Juan Luis Fernandez (qui est également le cajon du groupe), Blas Deleria...On trouve également à leurs côtés Bernardo del Milana, Sabrina Romero et le danseur Manuel Gutierrez. Et bien sûr Ruben Paz, au saxophone et à la flûte. Autour de ce disque, des figures reconnues côtoient des artistes inconnus mais très flamencos, ce qui lui donne encore plus de force.

Disfruto Flamenco est un disque qui sonne joven et qui n'a pas peur de sa modernité. Les palos choisis sont parmi les plus courus dans l'industrie du disque...mais qu'importe ! Le disque sonne incroyablement bien, et possède une belle énergie : une alegria, « Cuando te miro », des tangos avec l'excellent « Azucar y Canela », qui mèle des sonorités orientales et latines, deux bulerias « Esperanza » et « Aroma del sueño ». Le fandango de huelva « Lo llevamo a dentro » est emblématique : le choeur est typiquement marseillais et revendique l'amour pour le flamenco de toute une génération de jeunes artistes flamencos. Il y a également un thème très classique intitulé « Un dibel », deux rumbas; « Manuela », dédiée à sa fille, et « Como fusion », une rumba très salsera et très fusionnée. Il a souhaité également faire partager un moment de juerga avec ses compañeros, « Un momento enca Titi », où on peut avoir une idée du soniquete local et de la persistance de la culture flamenca au sein de la communauté gitane de Marseille, et où rejaillissent de façon spontanée les racines du guitariste.

LES DIFFICULTÉS DES FLAMENCOS FRANÇAIS

À propos des difficultés rencontrées en France, où il n'a pas trouvé de distributeur pour sa musique, il revient sur les difficultés des artistes flamencos français à être reconnus. Le fait d'être français est un à priori qui rend dificile la représentation des flamencos au sein de leur pays. Antonio n'a pourtant aucun mal à jouer avec des artistes espagnols ou étrangers. Les artistes flamencos de France manquent de reconnaissance de la part de leurs compatriotes même ! C'est surtout grâce à ses connexions à l'étranger qu'El Titi a pu produire son disque et réunir des personnalités comme Montse Cortes. Conscient qu'Internet et les nouvelles technologies ont fait beaucoup de ravages dans l'industrie du disque, il reconnaît que ces outils ont été un moyen pour lui de se faire connaître d'un plus large auditoire.

Il faut le voir sur scène avec son groupe : posé et très présent. Un groupe où tous les éléments jouent ensemble et dans une complicité qui n'a rien de factice et qui fait plaisir à voir et à entendre. On ressent beaucoup de passion et un réel plaisir à jouer ensemble. Dans un panorama où la formule tablao-baile est omniprésente (et même omni lassante), le flamenco nuevo d'El Titi est une bulle de fraîcheur ! Ce flamenco là n'est pas si nuevo que ça, mais en France, les réticences sont grandes à l'égard du flamenco moderne. Une grande partie des aficionados semble pencher pour le puro et le traditionnel. Avec sa musique, El Titi montre pourtant qu'il est possible de produire un flamenco de qualité. Le son de Marseille s'exporte très bien à l'étranger, ce n'est pas une chanteuse comme La Yeya, habituée des tournées aux États-Unis et en Russie qui le démentira ! On espère que les scènes françaises leur feront honneur car ils méritent d'être connus d'un plus large public.

Pour 2009, El Titi se consacre à la sortie de son disque et continue ses collaborations diverses, notamment avec Louis Winsberg dans le projet Marseille Marseille, et son intrusion dans la musique électronique, qu'il avoue n'avoir jamais trop écoutée, avant d'être appelé par David Vendetta avec qui la collaboration a été très fructueuse et est amenée à se renouveler. On peut avoir un aperçu de sa musique sur sa page myspace http://www.myspace.com/antonioeltiti

Enfin, lorsque nous lui demandons s'il a envie de mettre en avant des personnalités qui jouent avec lui, il explique que même s'ils ne sont pas reconnus dans le milieu professionnel, il considère ses « primos » Juan Luis et Tony Fernandez comme de véritables artistes. «On ne naît pas artiste, on l'est ! » conclue-t-il. C'est une belle conclusion.

Nathalie Garcia Ramos

Nos vifs remerciements au photographe Julien Anselme qui a illustré ce reportage avec ses photographies prises à La Meson. Nous reviendrons sur son travail et sa découverte du flamenco dans son parcours de photographe de la scène musicale.

Lien vers le site du photographe Julien Anselme : http://picasaweb.google.fr/ju.anselme

A noter : El Titi se produira le 17 octobre prochain à "Los Flamencos" à Marseille, avec les artistes Cristo Cortes et Manuel Gutierrez.

Ce portrait était destiné à être publié dans le dernier numéro de feu Flamenco Magazine, remerciements à son auteur Nathalie Garcia Ramos et à Miguel Villanueva qui ont choisi de le diffuser sur ce média.


flamenco-culture.com - Nathalie Garcia Ramos - Février 2009